La suite de la chronique d'Isabelle Collomb, toponymiste au Congrès, dédiée à la toponymie occitane dans laquelle elle évoquera l’avancée de ses travaux et différents aspects et notions de cette discipline. Elle nous informera également de l’actualité de la recherche et des publications.
Les troncs de péage
L’occitan tronc / tronca / troncha et soc / soca / socha désignent tous un tronc ou une souche d’arbre mais ont également pu, selon Frédéric Mistral, repris par Jacques Astor prendre le sens de « tronc d’arbre creusé à sa partie supérieure où l’on déposait les droits de péage. »1 La fréquence de l’emploi du singulier dans la microtoponymie qui renvoie à ces termes renforce cette analyse alors que celui du pluriel renvoie plus probablement à des lieux essartés.
On peut aussi rapprocher le terme soca, du « droit de souquet ou de barre » dont L. Saint-Marty rapporte l’existence à Cahors depuis le XIVe siècle, taxe sur le vin, ainsi appelé parce que c’était seulement après le paiement de la taxe que le préposé ôtait le barre fermant la porte de la ville2. Pour ce type de toponymes, on peut citer avec Astor La Soca qui fait limite entre Montferrer et Corsavy dans les Pyrénées orientales, mais aussi La Soca de Saint-Pierre-dels-Forcats dans le même département, en limite de la paroisse d’Eyne ; Souquet [Soquet] à Doulezon (Gironde) à 200 mètres de La Barrade [La Barrada] ; Le Souquet [Lo Soquet] à La Sauvetat-du-Dropt (Tarn-et-Garonne) en limite d’avec Roumagne ; Souc Blanc [Soc Blanc] à la frontière entre le Barry-d'Islemade et La Ville-Dieu-du-Temple (Tarn-et-Garonne) ; Le Souc [Lo Soc] et Les Places du Souc [Plaças del Soc] à Issendolus (Lot), non loin du Lac des Termes [Lac dels Termes] et en limite d’avec Thémines ; Le Pech du Souc [Lo Puèg del Soc], à Fenouillet-du-Razès dans l’Aude en limite d’avec Hounoux et La Courtète, etc. Les exemples ne manquent pas.
Et il en va de même pour les termes tronc, tronca e troncha, sauf en pays Arpitan où La Tronche désigne semble-t-il toujours, un terrain plein de souches. Tronc Biel a Rignac (Aveyron) et Le Tronc (déjà sur la carte de Cassini) d’Anglars-Saont-Félix se répondent, tous deux jouxtant un pont sur deux affluents de l’Alzou ; La Tronche [La Troncha] à Albignac (Corrèze) est à l’exacte limite de Beynat, celle de Villeton (Lot-et-Garonne) de Tonneins ; Troncou [Troncon] de La Salvetat-Saint-Gilles (Haute-Garonne) est à la frontière de Léguevin et jouxte La Baraque [La Barraca] (nom d’auberge et donc, on l’a vu, potentiellement de péage) ; la Montagne du Tronc Soutro [Montanha del Tronc Sotran] de Trizac (Cantal) fait limite d’avec Valette ; La Tronque [La Tronca] de Mondavezan (Haute-Garonne) d’avec Le Fousseret et Tronca de Beyrie-en-Béarn est toute proche de Denguin et Bougarbé. Là encore, les exemples probants sont nombreux.
Des toponymes douteux
Pour terminer ce tour d’horizon de la toponymie occitane des péages, on se penchera sur quelques étymons dont le sens et/ou l’origine ne font pas l’unanimité.
Le premier est Le Fesc, toponyme très répandu, issu du latin ꜰɪꜱᴄᴜꜱ, qui désignait « une corbeille ou un panier à argent ». Paul Lebel et Paul Maitrier3 pensent qu’à l’époque mérovingienne fiscus, fisca était un poste de douane installé à une frontière de pagus. André Soutou4 soutient la proposition de Franck R. Hamlin à ce sujet et écrit que fesc semble avoir possédé le sens de poste de contrôle, péage, plutôt que de domaine appartenant au roi, à l’Église et que cette analyse est justifiée dans plusieurs cas concrets examinés dans l’Hérault, mais aussi dans l’Ardèche, l’Aveyron, le Gard, la Lozère et le Tarn.
Mais Jean-Pierre Chambon5 réfute ce point de vue qui est, selon lui, issu de de spéculations basées sur l’interprétation de tel ou tel exemplaire toponymique et ne peut donc être retenu. Quant à Jacques Astor, il ne donne à fesc que le sens de « domaine royal, terre appartenant au roi »6.
Cependant, outre la commune de Saint-Gély-du-Fesc documentée par Hamlin7, on peut donner plusieurs exemples de toponymes du type qui semblent répondre à la thèse soutenue par Lebel, Maitrier, Soutou, et Hamlin. Dans le Gard : Le Fesc [Lo Fesc] à La Grand-Combe est à proximité immédiate d’un pont sur le Gardon d’Alès et qui fait face à L’Habitarelle [L’Abitarèla] commune des Salles-du-Gardon sur l’autre rive ; Le Fesc [Lo Fesc] à Saint-Geniès-de-Malgoirès, le long de la route qui mène de Nîmes à Alès, portée sur la carte de Cassini, face à l’Habitarelle de Sauzet [L’Abitarèla de Sauzet] (L’Habitarelle Haute [L’Abitarèla Nauta] sur Cassini, commune de Sauzet, et à L’Habitarelle de la Calmette [L’Abitarèla de la Calmeta] (L’Habitarelle Basse [L’Abitarèla Bassa] sur Cassini) à La Calmette ; à Uchaud, sur la route ancienne portée sur la carte de Cassini qui mène de Nîmes à Montpellier et en limite d’avec Vestric-et-Candiac ; dans l’Hérault à Roujan, sur la route de Pézenas à Bédarrieux, également portée sur Cassini, et en limite des actuelles communes de Caux et Alignan-du-Vent ; en Lozère à Chauchailles, en limite d’avec Noalhac ; ou encore Le Fiscalou [Lo Fiscalon] de Puycelsi (Tarn) à proximité du point de jonction entre cette commune, Larroque (Tarn) et Puygaillard-de-Quercy (Tarn-et-Garonne) ; Le Fesquet [Lo Fesquet] à Mondouzil (Haute-Garonne) à proximité immédiate d’un pont sur La Sausse et du point de jonction d’avec Montrabé et Beaupuy.
Au latin ꜰɪꜱᴄᴜꜱ répondait, selon Lebel et Maitrier8, un germanique ᴍᴀɴᴅᴀ de même sens, apporté par les Francs ou les Wisigoths. Ils donnent comme exemple Mirmande [Mirmanda] à Saint-Jean-de-Lachalm (Haute-Loire), pedatgium de Mirmanda en 1320, à la limite du pagus Vellaicus et du pagus Gabalitanus.
En étudiant quelques toponymes du type, on peut en effet etayer la thèse manda = péage. Concernant la commune de Marmande [Marmanda] du Lot-et-Garonne, Dauzat et Rostaing voient le sens « ville, maison fortifiée », Nègre, suivi par Astor, un nom d’homme germanique. Mais Bénédicte Boyrie-Fénié note cependant que Marmande était une bastide, una ville neuve de Richard Cœur de Lion, fondée en 1186 qui était aussi un lieu de péage important9. Dans le Gers, Marmande [Marmanda] de Beccas jouxte Haget, celui de L’Isle-Jourdain fait limite d’avec Clermont-Savès, celui d’Escornebœuf est l’exacte frontière d’avec Gimont ; dans les Landes, Marmande [Marmanda] de Classun est tout proche d’Eugénie-les-Bains. Mirmande [Mirmanda] de Pompignan confine avec Grisolles, Castelnau-d’Estrétefonds, Saint-Rustice et Ondes, ces trois dernières communes étant dans la Haute-Garonne. Enfin Mirmande [Mirmanda], commune de la Drôme, où la présence d’un péage sur le chemin de halage des navires remontant le Rhône est attesté pendant tout au long du Moyen Âge10.
Conclusion
Depuis l’Antiquité et le développement des voies romaines en Gaule, des droits de péage ont donc été prélevés au passage de certains cours d’eau ou aux entrées des villes. Au Moyen-âge, les péages, sous des dénominations diverses, sont la principale ressource financière appliquée aux grands chemins. Ils avaient pour objet de pourvoir aux dépenses de construction et d'entretien d'ouvrages nécessaires à la circulation. Mais il arrivait bien souvent que les produits de ces taxes ne soient pas utilisés à ces fins et soient détournés vers d’autres usages, voire par les collecteurs eux-mêmes.
Les différents péages, très impopulaires, furent abolis après la Révolution, mais la manne qu’ils représentaient faisant défaut, le Directoire relança l’octroi qui perdura jusqu’à la fin du XIXe siècle. Comme ils furent fort nombreux et perçus sur une période très longue, on trouve encore, ici ou là, des traces matérielles de leur présence, mais c’est sans doute la toponymie qui aujourd’hui les évoque le plus souvent.
Comme on a pu le voir, les noms qui les désignaient sont nombreux et tous ne sont pas absolument attestés en tant que tels, certains faisant même l’objet de controverses parmi les spécialistes. Les anciens péages sur les ponts ou aux entrées de villes et villages ont aujourd’hui été remplacés par d’autres et c’est la toponymie qui marque encore durablement l’espace des traces de leur histoire.
(à suivre)
Isabelle Collomb
1 Astor, Jacques. Dictionnaire des noms de familles et noms de lieux du Midi de la France. Millau : Editions du Beffroi, 2002. p. 778
2 Saint-Marty L. Histoire populaire du Quercy. Des Origines à 1800. Cahors : Coueslant, 1920. p. 177
3 Paul Lebel ; Paul Maitrier. « À la recherche des anciennes limites. » In : Onomastica. Revue Internationale de Toponymie et d'Anthroponymie, 1ère année, n°2, juin 1947. p. 130
4 André Soutou. « Du Fiscus de Roque Cervière à la Lieu de de Malavieille » in : Bulletin du G.R .E.C. 61-62 (1991-2), pp. 16-17.
5 Jean-Pierre Chambon. « Contributions à la toponymie de la Lozère, principalement d'après les sources médiévales » in : Revue de linguistique romane, n° 78/1, 2014. et « Notes étymologiques et philologiques ». Publié par Etudes Héraultaises, 2004. [en ligne]. p. 124.
6 Jacques Astor. Dictionnaire des noms de familles et noms de lieux du Midi de la France. Millau : Editions du Beffroi, 2002. p. 331.
7 Franck R. Hamlin. Dictionnaire Topographique et Étymologique de l’Hérault. Montpellier, Etudes Héraultaises, 2000. p. 158
8 Paul Lebel ; Paul Maitrier. « À la recherche des anciennes limites. » In : Onomastica. Revue Internationale de Toponymie et d'Anthroponymie, 1ère année, n°2, juin 1947. p. 130
9 Bénédicte Boyrie-Fénié, Dictionnaire toponymique des communes. Lot-et-Garonne, ed. CAIRN e Institut Occitan, Pau, 2012, p. 165-166.
10 M. Rossiaud. « Les haleurs du Rhône au XVe siècle » in : Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, 7e congrès, Rennes, 1976 : Les transports au Moyen Âge. p. 286.